Naf-Naf, Nif-nif et le grand méchant loup

mercredi 27 février 2013

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Naf-Naf, Nif-nif et le grand méchant loup

ou l’expérience de l’autoconstruction d’une maison en paille.

(L’intégralité de l’interview peut être consultée dans ce document)

Fabrice Mélet est professeur de biologie au Vigan (Gard), il vit avec sa famille depuis 2010 dans une maison en ballots de paille qu’ils ont autoconstruite [1]. Autoconstruire ne signifie pas construire sa maison tout seul, mais plutôt choisir de ne pas faire appel à des artisans pour s’engager dans un chantier collaboratif. Écocampus est allé à leur rencontre et a glané pour vous quelques secrets de fabrication.

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Écocampus : Racontez-nous l’histoire végétale de la maison.
Fabrice Mélet : Le principe était de faire une maison qui soit biodégradable, on est donc partis sur des matériaux végétaux. Je ne voulais pas une maison qui casse tout et qui à la fin de sa vie reste là comme une verrue : on doit pouvoir passer au bulldozer dessus et ça fera un gros tas de compost.
Dedans il y a des ballots de paille, du bois et un peu de béton (c’est la honte), mais on n’avait pas le choix parce que le terrain est en pente aux alentours de trente degrés, on devait couler des fondations en béton et mettre la maison sur pilotis. On a donc mis 13m³ de béton sous 21 plots de pilotis. Si on avait été sur du plat, on aurait fait des piliers battus [2]], c’est-à-dire des morceaux de bois en acacia qu’on rentre en force dans l’argile.
Ensuite, du verre, du zinc, qui se recyclent, et enfin sur le toit, des copeaux d’écorce, un peu de terre et des sedums [3] pour végétaliser le tout.

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É : Est-ce qu’une maison en paille est une maison produite localement ?
La paille vient du causse de Campestre, à 25 km d’ici, j’ai essayé de n’acheter que de la paille qui a été faite sur place. Une grosse partie du bois provient des arbres qui étaient là avant. Il y avait sur le terrain une forêt de cèdres issus du reboisement des années 1950, on en a fait des planches pour l’ossature en bois, des parements et la mezzanine. Le reste du bois, c’est du Douglas local qui vient des forêts du massif central sud.

É : Pourquoi avoir choisi de construire en paille ?
Grande question... Même si on met de côté toute considération écologique, pour un isolant qui m’amène un R de 5 [4], c’est ce qui était le moins cher.
Si on compare avec la laine de bois, pour avoir la même isolation, il faut la même épaisseur. Par contre, la laine de bois coûte aux alentours de 40-45 € le mètre carré contre 2,25 € le mètre carré pour la paille.
En plus de ça, la paille est un isolant assez lourd sur laquelle on passe un enduit terre assez épais qui apporte une inertie thermique à la maison. Or sur la laine de bois, on ne peut pas mettre un enduit terre, il faut rajouter un coûteux enduit bois par dessus.

É : Pourquoi avoir choisi d’auto-construire cette maison ?
La raison première à l’auto-construction est un problème de coût : au final, la maison m’est revenue, panneaux solaires compris à 125 000 €. Si j’avais voulu faire construire une maison de la même superficie, j’en aurais eu pour près du double.
Après coup, je pense que c’est vraiment super d’auto-construire, ça permet d’abord de rencontrer les gens qui viennent la construire, ça permet de la concevoir du début à la fin, de faire des modifications en temps réel, se dire « Bon bah là ce truc là c’est mal fait, donc je vais le refaire ».
Ça a par contre un inconvénient : j’ai pas la garantie décennale, une garantie de dix ans qu’ont les artisans, c’est à dire que si ma maison s’effondre dans les dix ans, en tant que maître d’œuvre, c’est moi qui serai responsable, mon assurance se retournerait vers ma garantie décennale que je n’ai pas et ce serait pour ma pomme.

« Entre temps, on s’est essuyé cinq orages »

É : Quels sont les difficultés que vous avez rencontrées avec cette maison ?
Si j’avais à construire de nouveau, je serais radical et je reconstruirais une maison qui ne ferait pas intervenir d’artisan, pour maîtriser la construction de A à Z. Un artisan, même s’il est sérieux, ne voit pas nécessairement la difficulté et la nécessité d’avoir un toit sur la maison avant de remplir les murs.
Or, dans une construction en paille, c’est essentiel, il faut que le toit arrive si possible avant la pose des premiers ballots. Dans le cas de notre maison, le gros problème est qu’il a fallu un temps infini, enfin c’est l’impression que ça donnait, soit cinq à six semaines entre le moment où on a posé les premiers ballots dans la dalle au sol et le moment où la maison était hors d’eau. Entre temps on s’est essuyé cinq orages. Résultat, une fois que la maison a été terminée, il a fallu ouvrir le sol, enlever les ballots qui avaient pourri et en remettre d’autres secs.
C’est un détail technique mais ça montre que la difficulté principale c’est d’avoir des artisans qui savent de quoi on parle (et qui nous prennent pas pour des branquignoles parce qu’on construit en paille). Une solution serait de s’assurer que les artisans qu’on contacte ont déjà travaillé avec de la paille.

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« 1,2 stères de bois de chauffage par an, c’est à peu près ridicule »

É : Comment la maison est-elle chauffée ?
Concrètement, on pourrait dire que la maison est une maison passive, c’est une maison qui est chauffée par le soleil. Donc quand il fait beau on ne chauffe pas. Le soleil fait monter la température dans la maison pendant la journée jusqu’à 23-23.5 °C, et le lendemain matin il fait entre 18 °C et 19 °C, sans chauffer la maison.
La maison n’a pas de paroi froide sauf les baies vitrées. C’est une notion importante, un plancher bois et des murs en terre font que la sensation de froid n’est pas du tout la même par rapport à une maison en plâtre avec des carreaux, qui sont des parois froides. Dans ces maisons dites « conventionnelles », il faudrait chauffer deux degrés de plus pour avoir le même confort qu’ici, et nos 18 °C correspondent à peu près à une vingtaine de degrés dans une maison classique. On pourrait croire que c’est de la mauvaise foi mais là en l’occurrence, il fait 18 °C et je suis en T-shirt...
Le problème se pose quand il n’y a pas de soleil, on chauffe alors avec un poêle à bois et le bois des arbres qu’on a abattus. On en brûle très peu : c’est maintenant le troisième hiver, et on peut dire qu’en moyenne on a brûlé 1,1 à 1,2 stères de bois par an. Pour une maison de 115 m² c’est à peu près ridicule. C’est d’ailleurs un problème, puisque je n’arrive pas à brûler suffisamment de bois, j’ai dû en donner l’an dernier quinze stères à des amis parce que je n’arrivais pas en brûler assez et qu’il pourrissait.

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É : Parlez-nous du bilan énergétique de la maison.
On a dans la maison un chauffe-eau solaire, qui est forcément chauffé à l’électricité l’hiver, l’électroménager (lave-vaisselle et lave-linge), l’aération et une ventilation double flux, surtout pour le confort... Si on accumule tout ces postes, on consomme 2200 kWh/an sur la maison, soit environ 15 kWh/m²/an sur la maison, auquel on ajoute le chauffage, soit 10 kWh/m²/an, soit au total environ 25 kWh/m²/an, sachant que les normes pour une maison passive sont de l’ordre de 50 kWh/m²/an. Bien que je sois à la moitié de la consommation définie pour un bâtiment de basse consommation, je ne peux pas prétendre au label maison passive parce que je ne respecte pas une série de règles très rigides qui sont imposées en France [5].

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Les ballots sont là pour un temps indéfini

É : Quel entretien nécessite la paille ?
Au niveau de l’entretien, une fois que la maison est construite on n’a rien à faire, à part surveiller les enduits. Lors de la conception, on fait en sorte que les ballots ne puissent être atteints par l’humidité du sol, en construisant sur pilotis dans notre cas ou une remontée en brique isolée (ou de ce qu’on veut) d’une trentaine de centimètres. La protection contre les rongeurs vient de l’enduit, qui est un enduit terre et chaux.
Une fois que la maison est construite, l’humidité ne peut pas remonter, on a des débords de toitures et la pluie ne peut pas ruisseler sur les ballots. Si la maison est bien construite, les ballots sont là pour un temps indéfini. En France la plus vieille maison construite en paille date de 1921 [6]. Il existe aux États-Unis des maisons construites en paille de façon transitoire parce qu’il manquait du bois dans les grands plaines du Midwest. Les plus anciennes ont aujourd’hui 150 ans, ils n’ont jamais eu à changer un ballot.
Par contre, quand on a conçu la maison, il y a une dizaine d’années, on n’a pas tenu compte d’un phénomène récent en Cévennes qui n’existait pas à l’époque. Il semblerait en effet qu’on ait des tempêtes récurrentes (trois ou quatre fois par an) avec des vents qui arrivent à 100-150 km/h. Bien qu’il n’y ait pas de station météo au Vigan depuis assez longtemps, j’ai mené une petite enquête informelle auprès des cévenols, et tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y avait pas ce phénomène il y a dix ans. Or, dans la conception de la maison, il y a une façade Ouest qui monte à 7 m au-dessus du sol. Celle-ci prend les vents dominants de façon importante, ça vibre, et mes enduits se fendillent. Pour éviter ça, je vais dans les années qui viennent, je ne sais pas quand (quand j’aurai des sous), mettre un bardage bois et un pare-pluie ventilé pour régler ce problème.

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Il apparaît que la paille s’enflamme très difficilement

É : Aujourd’hui, a-t-on le droit de construire un bâtiment public en paille ?
La paille est un matériau comme les autres, il y a un DTU [7] sur la paille maintenant. Le document détaille les normes qu’il faut respecter quand on construit avec ce matériau. Du coup, aujourd’hui, un architecte a le droit de construire un bâtiment en paille, qu’il soit public ou privé, sans avoir besoin de dérogation.

D’ailleurs, il existe déjà des constructions publiques de grande ampleur en paille dans pas mal de pays, mais pas en France. En Belgique, il existe un grand auditorium [8] entièrement en paille, laquelle a des propriétés acoustiques très favorables.
La question pourrait se poser au niveau de la protection contre l’incendie. Dans le cadre du DTU, des tests à l’inflammation ont été réalisés [9], et il apparaît que la paille s’enflamme très difficilement. Les pompiers savent ce qu’ils doivent faire s’ils interviennent sur une maison en paille, comme sur n’importe quelle maison ossature bois. Ils savent que le temps d’intervention dans ces maison ossature bois est, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, plus long que sur une maison en parpaings. En effet, la résistance au feu d’une maison bois est supérieure. Une poutre de béton résiste bien moins à l’incendie qu’une poutre en bois. Une poutre en béton casse rapidement, alors qu’il faut que la poutre en bois brûle jusqu’au cœur pour faire de même. Au final, les pompiers sont plus relax sur des constructions en bois qu’en parpaing.

É : Quels sont les freins à la construction en paille ?
Une façon de bâtir écologique et efficace est de construire une maison semi-enterrée, une maison dont le mur nord est enterré pour profiter au maximum de l’inertie du sol. Or on ne peut pas mettre un mur en paille semi-enterré, car la paille à besoin d’évacuer l’humidité de la maison par sa surface extérieure.
Par contre on peut très bien mettre une maison en paille en Bretagne, sur des zones exposées aux embruns ou aux vents dominants, à condition de bien concevoir la protection extérieure. Par exemple avec un bardage avec une lame d’air et un pare-pluie derrière.
Si les obstacles à la démocratisation de la construction en paille ne sont pas techniques, le frein actuel vient juste de la méconnaissance des artisans par rapport à ça. Il y a beaucoup d’autoconstructeurs en paille. La dernière fois que je suis allé sur les sites des compaillons [10], il y a plus d’un an, il y en avait un petit millier. Aujourd’hui, on est vraisemblablement autour de cinq-six mille [11].
Le premier problème c’est les artisans, beaucoup de gens ne veulent pas autoconstruire, ce qui peut se comprendre : c’est fatigant, c’est beaucoup de stress. Ensuite, beaucoup d’architectes imaginent que ce n’est pas un matériau moderne, parce qu’il est très difficile de faire des formes carrées. Mais c’est aussi un avantage parce qu’on peut faire beaucoup plus de courbes. Outre-atlantique ou en Angleterre, on voit beaucoup de maisons courbes construites en paille. Ici on a très peu de maisons de ce genre, je pense qu’en France on a une culture du carré, qui vient de l’influence de Descartes, de la la prédominance des maths dans notre système éducatif.
Je suis assez confiant sur le fait que la construction en paille va se développer. Par exemple, une technique que j’aurais pensée anecdotique mais qui marche : les maisons en paille préfabriquées. On utilise panneaux de paille précompressée (pour les formes cubiques). C’est très cher, plus cher que les maisons RT2012 en parpaings isolés de l’extérieur et on perd l’avantage de l’auto-construction

É : Pouvez-vous résumer l’expérience de la maison en trois phrases ?
Je vais commencer par le négatif, c’est à dire beaucoup beaucoup de travail et de stress, des nuits blanches, une grande fatigue. Ça c’est la première.
Ensuite vraiment un aspect complètement éclatant à la construction : le fait de travailler avec des amis et de travailler un matériau agréable, vraiment, agréable oui. Malléable.
Et enfin un confort génial à la fin. Quelque chose de super facile à vivre et agréable.
C’est pas vraiment des phrases en fait. C’est plutôt des télégrammes.

É : Et en trois mots ?
En trois mots : Naf-Naf, Nif-nif et le grand méchant loup.
On a entendu ça mais je sais pas combien de fois on a entendu ça.. quand on a dit qu’on construisait en paille ou quand les gens ont vu qu’on construisait en paille. On a du entendre parler des trois petits cochons des milliers de fois. On l’entend moins aujourd’hui, mais c’était quand même assez répandu. Ça résume la construction je crois.


[1La construction est relatée sur son blog : http://lamerliereenpaille.over-blog.com/ Les photographies illustrant l’article en proviennent.

[2L’auto écoconstruction, Pierre-Gilles Bellin, Eyrolles, 2009 p.61 [NDLR

[3Plante grasse vivace cultivée en plein soleil.

[4Une résistance thermique de 5 K.m²/W comme recommandé par la Réglementation Thermique 2012 (RT2012) pour les murs.

[5Bâtiment de basse consommation énergétique (BBC 2005), attribué par le Ministère de l’écologie, du développement durable, des transports et du logement.

[6Fraîches en été, chaudes en hiver, les maisons en paille sont avant tout économiques, La Science et la vie, N°56, mai 1921 (sic).

[7Document technique unifié. Règles professionnelles de construction en paille : Remplissage isolant et support d’enduit - Règles CP 2012, RFCP, 2012, voir pour une synthèse ici.

[8l s’agit d’un auditorium de 300 places érigé en 2002 aux Pays-Bas, le bâtiment est décrit par Tom Rijven dans Entre paille et terre, Goutte de sable, 2008.

[9Voir le Rapport d’essai n°26021044 concernant le comortement au feu d’un élément de façade, CSTB, 2012. Accessible sur http://bet-gaujard.com, ou ici

[10Réseau Français de la construction en paille http://compaillons.eu

[11Il est difficile de trouver des chiffres mais en 2012 c’est plutôt 3000 [NDLR], http://empreinte.asso.fr/ecohabitat/la-paille