Parcs nationaux : la nature en partage ?

mardi 9 juillet 2013

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Logo des parcs nationaux de France. Autres illustrations de cet article : piège photographique club CPN en pays viganais (voir l’article correspondant dans ce numéro)

Les parcs nationaux sont emblématiques de nos politiques de protection de la nature. Ils sont fortement chargés émotionellemment, en effet la création de zones protégées est influencée par l’idéal de la nature sauvage, vierge de toute souillure humaine et s’apparente en quelque sorte à l’expression d’une religion séculière créant de nouvelles relations entre profane et sacré. Ils font ainsi partie intégrante d’un patrimoine national voire mondial et par leur légitimité politique ils apparaissent comme un rempart protecteur dans un contexte de changements globaux. D’autre part ce sont aussi des lieux de pédagogie et des outils de développement d’un territoire.

Les parcs nationaux cristallisent donc un grand nombre de concepts et d’attitudes mais quelle place occupent-ils réellement dans notre rapport à la nature ? S’ils sont fondés sur l’idée de protection de la naturalité cette définition n’est en général pas applicable, en conséquence le véritable enjeu des parcs nationaux est celui du choix sur les modalités du partage de la nature [Note].

Zones protégées

Le concept historique de parc national est indissociable du concept de wilderness que l’on traduit généralement par naturalité. Celui-ci est largement inspiré par le mythe du colon américain bravant les espaces sauvages, repoussant le front pionnier ou « Frontier » malgré les éléments. Tout d’abord considérée comme un obstacle, la nature sauvage devient un témoignage historique de la persévérance des pionniers. Elle ne devient admirable que lorsqu’elle n’est plus à craindre.

Cette vision est porteuse d’une dimension religieuse influencée par le puritanisme des colons : la wilderness est aussi une nature inviolée par les turpitudes humaines.

Il est assez intéressant de noter que cette vision exalte le colon mais oublie l’Indien, pourtant la nature sans hommes n’existe déjà plus au moment de la conquête de l’ouest, celle-ci ayant déjà été anthropisé à différents degrés par les populations autochtones [1].

Si cette interprétation de la wilderness est fondamentale dans l’histoire des parcs nationaux, elle possède une deuxième connotation plus immanente. En 1854 le philosophe américain David Henry Thoreau propose un premier renversement de valeurs avec son œuvre Walden ou la vie dans les bois, dans laquelle il fait un éloge de la solitude à travers le récit de la vie simple qu’il a menée durant plus de deux ans dans une cabane au bord de étang de Walden dans le Massachusetts. Par le récit d’une vie sauvage idyllique, il réalise une critique violente du matérialisme utilitariste et de la société américaine [1].

La wilderness a influencé la science écologique par le concept du maximum climacique ou climax théorisé dès le début du vingtième siècle et généralisé par la synthèse odumienne (d’après les frères Odum auteurs de Fundamentals of Ecology en 1953) qui est l’état d’équilibre d’un écosystème atteint après une succession de communautés végétales ou stades climaciques. Le climax est a priori identique pour une zone climatique. Il représente l’idéal de la wilderness : une nature stable et riche, exempte de perturbations.

La création de zones protégées est au cœur des stratégies de protection de la nature. Elle repose sur l’idée qu’en réduisant les pertes d’habitats et la mortalité dûe à l’exploitation des ressources naturelles, les populations peuvent grandir en considérant simplement que leur taille est déterminée par les balances démographiques mortalité-natalité et immigration-émigration [2].

Il existe peu d’études caractérisant les effets des zones protégées sur la perte de biodiversité, cependant elles tendent à montrer qu’elles ne suffiront pas à l’enrayer [2]. Les raisons sont multiples : surface insuffisante, absence de continuité et effets de bord.
La surface nécessaire à la diminution de la perte de biodiversité est sujette à débat, les seules recommandations disponibles sont politiques et s’échelonnent de 10% pour la Convention sur la diversité biologique de Rio en 1992 à 30% pour le World Parks Congress de 2003 organisé par l’UICN. Les études scientifiques sont rares mais vont jusqu’à des estimations de 50% de la surface pour protéger certaines régions. Aujourd’hui les zones protégées représentent 12.9% de la surface terrestre dont 5.8% possèdent des règles strictes de protection de la biodiversité. Pour l’océan ce chiffre descend à 0.65% [2]. À ce titre tous les territoires ne sont pas égaux, si de vastes portions de toundra ou de désert peuvent être protégées, la couverture en réserves est limitée près des côtes ou des villes où la valeur du terrain est plus grande [3].

Ensuite, la continuité des espaces pose problème : les communautés sont organisées en métapopulations, c’est à dire en ensembles de populations qui interagissent par des flux migratoires. Il est donc nécessaire de concevoir des réseaux de zones protégées pour en préserver la structure. Ce concept est inspiré par l’étude bio-géographique des îles qui fut mise dès les années 1970 en parallèle avec les habitats morcelés des territoires agricoles. Des solutions existent comme le Y2Y corridor, un réseau de réserves de près de trois mille kilomètres qui relie le parc de Yellowstone (États-Unis) à l’État du Yukon (Canada) [3] ou la trame verte et bleue en France, articulée autour de la création d’un réseau écologique entre les réservoirs de biodiversité par les cours d’eau mais aussi par des corridors [4].

Enfin, la taille des réserves est elle même insuffisante. Du fait des effets de bord, on estime que pour faire diminuer la pression de pêche à 2% de la pression normale, il faut que la zone protégée soit douze fois et demi plus grande que l’aire d’habitat de l’espèce. Par exemple, on estime que pour des poissons de vingt centimètres il faut environ 1,8 km². Or environ 30% des aires marines protégées sont plus petites que 2 km². Sur terre, 60% des aires protégées sont plus petites que le kilomètre carré. Les réserves les plus petites sont aussi plus sensibles au braconnage [2]. Cependant il n’y a pas de réponse définitive au débat sur la stratégie optimale des tailles de réserves : on peut imaginer que de grandes réserves compactes n’auront jamais la capacité de couvrir la diversité d’habitats nécessaire à un grand nombre d’espèces et qu’il faut ainsi privilégier la création de nombreuses petites réserves [3].

Les réserves sont en effet un avantage certain pour la qualité environnementale de leurs territoires limitrophes. Si l’on considère que l’effet de bord est délétère par rapport à un optimum théorique à l’intérieur de la réserve à cause de la création de points d’entrée pour des espèces invasives ou prédatrices et par la déstabilisation des écosystèmes [3], il est bénéfique par rapport à l’absence de réserve pour l’espace alentour.

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Les parcs nationaux sont plus que des réserves naturelles

Le concept de parc national apparaît aux États-Unis au XIXe avec la création du parc de Yellowstone en 1872 comme attraction touristique. Il s’agit de faire revivre aux citoyens un épisode fondateur de l’imaginaire collectif national en leur faisant visiter la wilderness. Le mot parc connote un espace sauvage apprivoisé, toléré.
Aujourd’hui les parcs nationaux sont un élément mondialement répandu de fierté nationale : chaque pays possède son drapeau et son parc [5]. Les Parcs Nationaux de France se décrivent même comme des « phares éclairant le monde » [6].

Les parcs sont donc un élément fort de la cristallisation de l’identité d’un pays ou d’une région. Par exemple ce n’est pas un hasard si le parc national de Tlav en Slovénie se trouve dans les Alpes, sa position est un ancrage du pays dans l’Europe plutôt que dans les Balkans [5].

La création d’un parc national est avant tout un acte politique. Pour les Parcs Nationaux de France, son but est de donner une visibilité nationale et internationale à un territoire remarquable au niveau « géologique, diversité biologique, dynamique des écosystèmes, activités humaines et paysages » par une politique « exemplaire et intégrée de protection et de gestion, mais aussi d’éducation à la nature et de récréation, et de transmettre aux générations futures un patrimoine préservé. » [6]

La vocation du parc n’est donc pas seulement la protection d’un espace. D’une part il a un rôle économique et identitaire en participant à l’image d’un territoire, d’autre part il est aussi un objet pédagogique : il permet de vulgariser la connaissance et le respect de la nature en promouvant un « tourisme vert » par des aménagements de parkings paysagers de sentiers botaniques ou encore l’organisation de manifestations touristiques. Il influence les individus qui en sont les usagers, mais aussi les collectivités locales proches en les incitant à développer ce tourisme vert. Le parc structure la politique publique limitrophe enfin, il peut participer à la gestion des ressources naturelles en permettant la chasse ou la pêche d’un gibier plus abondant ou plus diversifié.

Pour l’agronome Raphaël Larrère ces objectifs utilitaristes font du parc un objet muséographique : « Pour initier les citoyens au respect de la nature on leur en présente un simulacre certifié par les scientifiques et labellisé par l’État » [1]. Ce paradigme conduit à des excès en privant de leur authenticité les zones protégées, c’est ce que Umberto Eco critique violemment sous le nom d’« industrie du faux absolu » [7]. Une manifestation symptomatique de ce phénomène se retrouve dans le projet sibérien de « parc du Pléistocène » [6] où l’objectif est de recréer des conditions pré-humaines de l’âge glaciaire, allant même jusqu’à prévoir de faire réapparaître par le truchement du génie génétique les mammouths disparus. De façon plus subtile le parc peut aussi servir à nous déresponsabiliser par rapport à la nature qui lui est extérieure, en traçant une limite de la nature remarquable qu’il faut protéger, on risque de ne plus porter notre attention sur celle que l’on côtoie tous les jours.

Un ornithologue avec sa longue-vue (haut) et un chasseur avec son fusil (bas) dans les Cévennes. Deux expériences très différentes d’un même espace naturel.
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Partager la nature

La wilderness n’existe plus et n’a jamais existé. En Europe la nature non anthropisée n’existe plus. Comment protéger la nature quand elle n’est pas « naturelle » ? Comment désigner ce qui doit être protégé si il n’y a pas ce guide ?

Le parc national des Cévennes est situé en moyenne montagne sur les départements de la Lozère du Gard et de l’Ardèche. Il s’agit du seul parc métropolitain habité en sa zone cœur. Causses et Cévennes sont des milieux fragiles, aux sols pauvres, soumis à un climat capricieux, ce qui se traduit entre autres par des ressources en eau mal réparties dans l’année.

La société rurale a entièrement aménagé cet espace : terrasses et murs en pierre sèche sur les pentes, épierrage sur les causses, création de lavognes pour retenir l’eau... Les premiers défrichements datent d’entre le deuxième siècle avant notre ère et le quatrième siècle, ils se sont accentués au moyen âge [8] puis par le partage des bois et prés communaux après la Révolution.

Le déboisement massif des forêts de l’Aigoual couplé à son climat particulièrement violent a entraîné des catastrophes climatiques sous la forme de coulées de boues et d’inondations dans la vallée de Valleraugue dans les années 1850. Cela conduisit à un reboisement public qui débute en 1861 à la demande des collectivités locales. Il fut piloté par le forestier Georges Fabre et le botaniste Charles Flahault qui firent appel à la population locale en tant que main-d’œuvre. Leurs efforts seront couronnés de succès et le reboisement se poursuivra jusqu’au début du vingtième siècle.

Le parc national des Cévennes est donc un lieu séculièrement anthropisé, il n’a pas grand chose à voir avec les immenses parcs de wilderness américains.

En l’absence de naturalité, comme en Cévennes, tout espace naturel est nécessairement dans un état climacique intermédiaire maintenu en équilibre dynamique par l’activité humaine et est donc impossible à conserver en sanctuarisant le lieu. Si l’on souhaite conserver l’état actuel de la nature il est nécessaire de se positionner comme gestionnaire et non plus comme protecteur. Par rapport à l’idée originale de la wilderness, il s’agit d’une véritable inversion des valeurs de respect de la nature [1].

Ce problème se pose de façon toute particulière dans les zones abandonnées par l’agriculture où plane la menace de la fermeture des milieux.

On parle alors de nature férale. Cet adjectif, habituellement utilisé pour qualifier une espèce animale domestique revenue à l’état sauvage, est étendu aux écosystèmes par Annik Schnitzler et Jean-Claude Génot dans leur plaidoyer pour un retour du non-interventionnisme sur la nature : La France des friches [9]. Ils mettent alors en évidence que la friche possède une forte connotation négative injustifiée pour le responsable, le gestionnaire ou le protecteur de la nature : la nature férale est oppressante, on parle d’« envahisseur », de « bataille des friches », d’« enfermement » voire d’« étouffement » et il s’agit bien d’une dégradation du patrimoine : une « végétation mal maîtrisée », une « sous utilisation de l’espace ». De façon surprenante la friche est mieux considérée par les « non-initiés », les non-professionnels ou les gens sans lien culturel avec la région comme les touristes. La friche porte une valeur différente dans l’inconscient collectif d’un certain corps de métier de celle qu’elle porte dans celui du reste de la population.

Dans le parc national des Cévennes, la fermeture des milieux est une réalité. Entre 1955 et 1986, le massif de l’Aigoual perd 82% de ses exploitations agricoles [8]. Les éleveurs, dont le nombre diminue, abandonnent les milieux ouverts peu pratiques : parcours trop embroussaillés, trop pierreux, trop éloignés ou difficiles d’accès pour le matériel agricole et les animaux. Les zones de pâturages conquises sur la forêt par le déboisement sont colonisées par une forêt replantée au début du vingtième siècle. Dans la période 1970-1990 le massif perd un tiers de ses milieux ouverts qui de 32% de la surface n’en représentent plus que 24% [8].

La gestion de la forêt elle même divise. Au delà de l’opposition apparente entre l’Office national des forêts censé représenter les intérêts économiques et le Parc national incarnant la protection de la nature, il y a eu une vraie rupture entre les deux organismes. Raphaël Larrère dans Du bon usage de la nature décrit l’opposition entre les gardes forestier et les agents du Parc. Il rapporte les mots d’un garde de l’ONF en 1986 : « Cette forêt c’est notre œuvre et d’ailleurs si on cessait de l’exploiter, et de l’entretenir si on l’abandonnait à son sort, elle deviendrait bientôt impénétrable et hostile. Ici la forêt naturelle ne serait pas une belle forêt. Eux, ils ont du mal à comprendre qu’il faut exploiter la forêt pour qu’elle se porte bien. Pour eux, les coupes sont un mal nécessaire, mais un mal : ça dérange la faune et on détruit des plantes. Ils s’imaginent qu’une forêt non-exploitée serait bien plus belle et plus riche. Ils ont un image édénique de ce que serait la forêt naturelle » [1]. Pour lui le problème vient d’une interprétation différente de ce que serait le climax de l’Aigoual, en effet personne ne sait vraiment à quoi il ressemblerait : forêt homogène et impénétrable pour les uns, riche mosaïque pour les autres.

Cependant il est probable que personne ne verra jamais l’éventuel climax de l’Aigoual, en effet le temps qu’il faudrait attendre pour retrouver une hypothétique forêt primaire à l’équilibre est bien plus long que l’ordre de grandeur des changements globaux auxquels nous sommes confrontés.

Si l’Homme décide aujourd’hui de ne plus intervenir sur cette forêt, quel que soit le nouvel état d’équilibre que l’on atteindra, il est certain qu’il sera différent de celui d’avant le déboisement ou d’un simple vieillissement de la forêt actuelle.

De plus, la notion même de climax est battue en brèche dans le monde scientifique qui lui reproche sont trop grand déterminisme : « L’écosystème d’Odum est un lieu sans histoire » avancent Patrick Blandin et Michel Lamotte [10].

Le peuplement que nous observons est le fruit d’une histoire unique, parsemée d’éléments catastrophiques imprévisibles, il est maintenant contesté que la nature évolue vers un unique état, stable et maximisant la biodiversité, en fonction des simples paramètres abiotiques du milieu.

L’enjeu n’est donc pas la protection d’une naturalité qui semble illusoire. On ne peut dire si la nature férale ou cultivée est plus « naturelle » que l’autre et donc mérite d’être sauvegardée au détriment de l’autre. Dans cette perspective, on s’intéresse plutôt au paysage, c’est à dire à une structure spatiale résultant de l’interaction entre des processus naturels et éventuellement (et même nécessairement dans nos régions) des activités humaines. Ce concept est en plein essor depuis les années 1990 avec la création de cursus universitaires et la structuration d’une vraie profession [1]. Aujourd’hui il existe des cursus d’ingénieurs agronomes centrés sur la gestion des paysages. Celui-ci est moins un lieu ou une communauté biotique qu’un regard porté sur ce lieu issu d’une histoire singulière. En fonction de ce regard les objectifs sont différents, souvent contradictoires entre eux, sans que l’on puisse décider de leur légitimité absolue. La protection des paysages pose donc le problème du partage de la nature.

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Un cerf et une biche dans un ruisseau

Usagers de la nature

Nous avons établi que l’enjeu de la protection de la nature émanait d’un regard humain sur un lieu possédant son histoire singulière. Cependant il y a autant de regards qu’il y a d’usagers de la nature. Raphaël Larrère en distingue trois types, tous légitimes, souvent contradictoires [1] : les regards esthétiques, qui sont des regards formés, fondés sur des références culturelles comme ceux qui ont mené à la création de la réserve de Fontainebleau ou la protection du paysage de la montagne Sainte-Victoire peinte par Paul Cézanne. Les regards informés, dépendant d’un savoir comme le goût pour les futaies par un garde forestier ou l’admiration de l’ornithologue et enfin les regards initiés, endogènes contrairement aux deux autres, à la fois pratique et sensible, il s’agit du regard des gens qui vivent dans le lieu, y déploient leurs activités, chasseurs, cueilleurs.

Comment concilier tous ces regards ? Introduire des truites d’élevage dans les ruisseaux et chasser leurs prédateurs peut être perçu comme une bonne chose par certains pêcheurs tout en portant préjudice à l’ornithologue amateur. Pour Aldo Léopold cela revient à accorder les dividendes d’un bien qui appartient à tous à une certaine catégorie de personnes [11].

Pour Léopold, forestier et environnementaliste, le retour à la nature a une dimension universelle : « peu d’activités sont entreprises avec un tel abandon, ou par une telle variété d’individus, ou avec un mélange aussi paradoxal d’appétit et d’altruisme que ces passe-temps que l’on regroupe sous le terme de retour à la nature » [11].
L’objet du retour à la nature peut être un trophée, certificat d’une expérience vécue par l’individu que ce soit une cueillette, un gibier ou bien une photographie, un sentiment de solitude ou de dépaysement, d’« air pur ».

La valeur d’un trophée dépasse généralement de beaucoup sa valeur matérielle. Cependant, la dégradation de la naturalité d’un espace entraîne généralement la baisse de la valeur sentimentale du trophée. Les truites issues de piscicultures et relâchées dans les ruisseaux n’ont pas la même charge émotionnelle que les truites sauvages. Le sentiment de solitude se raréfie voire disparaît avec la multiplication des visiteurs de la nature. On voit déjà poindre deux catégories dans les objets de retour à la nature. Certains résistent aux pratiques de masse : le sentiment de dépaysement comme les photographies (comme celles qui illustrent cet article) n’ont pas de valeur moindre même s’ils sont multipliés, ils possèdent un caractère que l’on pourrait qualifier de soutenable. De ce point de vue la notion d’espèce protégée a l’avantage de transformer le collectionneur en observateur [1], la loi impose à l’usager de la nature de se contenter de « trophées soutenables ».

Il s’agit probablement du meilleur critère qui nous permette de statuer de la légitimité d’une vision de la nature : la capacité de se maintenir dans le temps sans concourir à sa propre perte et de permettre au plus grand nombre d’en profiter. En l’absence de caractère absolu comme la naturalité, cette caractéristique de « soutenabilité » peut servir de fondement théorique pour nos processus de choix en tant que société en ce qui concerne notre rapport à la nature.

Conclusion

Les parcs nationaux sont bien un des éléments clés de la conception de la protection de la nature en ce début de vingt-et-unième siècle. S’ils permettent une protection ponctuelle efficace, ils ne sont pas une solution suffisante aux problèmes de changements globaux auxquels nous sommes confrontés : ils ne sont pas applicables à toutes les situations et nécessitent de faire partie de réseaux de protection cohérents pour être efficaces. De plus, ils ne suffiront pas à enrayer la perte de biodiversité. Cela écarte leur utilisation comme dispositif certifiant de la bonne volonté des pouvoirs publics sur les questions environnementales.

En revanche ils répondent à beaucoup d’autres besoins, qu’ils soient pédagogiques, identitaires ou de développement d’un territoire. Cependant ces objectifs sont perçus comme contradictoires avec ceux de protection de la nature par le corpus théorique qui à mené a leur création.

Il est donc nécessaire de repenser notre rapport à la nature. D’une part la protection d’une naturalité fantasmée est une illusion : la nature sans l’homme n’existe plus et la « Nature » l’équilibre climacique n’existe pas, il n’y a que des produits d’histoires singulières. D’autre part les théories biocentrées ne sont pas applicables : il est impossible de conserver toutes ces histoires ou toutes leurs évolutions futures sans discrimination sur une planète finie. L’enjeu de la protection de la nature réside donc dans un choix éclairé que nous devons faire en tant que société. Ainsi il nous faut apprendre à évaluer de nouveaux critères pour les réaliser de façon responsable. Dans cette recherche, le critère de soutenabilité semble prometteur car il permet de légitimer des choix nous permettant de vivre la nature le plus longtemps possible.

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Marcassins dans l’herbe

Portfolio


[NoteSi ce thème vous intéresse,
nous vous conseillons de consulter les travaux issus de l’atelier « Les valeurs de l’environnement : entre éthique et économie » organisé par le Centre d’Enseignement et de Recherches sur l’Environnement et la Société au second semestre 2013.
Cet article est un résumé d’un des rapports :

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La nature en partage

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(voir aussi http://environnement.ens.fr/ et http://www.environnement.ens.fr/enseignement/ateliers-les-ue/2012-2013/article/ceres-aa-07-s2-les-valeurs-de-l )

[1Larrère, C. et Larrère, R. (1997). Du bon usage de la nature. Flammarion.

[2Mora, C. et Sale, P. (2011). Ongoing global biodiversity loss and the need to move beyond protected areas : a review of the technical and practical shortcomings of protected areas on land and sea. Marine Ecology Progress Series, 434:251–266.

[3Haddad, N. (2009). Principles of reserve design. The Princeton Guide to Ecology. Simon A. Levin, Princeton University.

[4Allag-Dhuisme, et coll. (2010). Choix stratégiques de nature à contribuer à la préservation et à la remise en bon état des continuités écologiques. Proposition issue du comité opérationnel Trame verte et bleue. MEEDDM.

[5Wöbse, A.-K. et coll. (2008). Civilizing nature : national parks in transnational historical perspective, volume 43. German Historical Institute.

[6(2008). Les parcs nationaux de France, territoires de référence.Brochure des Parc nationaux de France.

[7Eco, U. (2008). Écologie 1984 et le Coca-Cola s’est fait chair. La guerre du faux. Grasset.

[8Crosnier, C. et Granger, C. (2004). Le parc national des Cévennes : la population rurale à l’épreuve de la gestion des milieux ouverts. IRD.

[9chnitzler, A. et Génot, J.-C. (2012). La France des friches – De la ruralité à la féralité. Quae.

[10Blandin, P. et Lamotte, M. (1989). L’organisation hierarchique des systèmes écologiques. Atti del terzo
congresso nazionale della societa italiana di ecologica.

[11Léopold, A. (1949). Almanach d’un comté des sables. GF Flammarion.