Le loup, tombé dans la gueule de l’humain

mardi 9 juillet 2013

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Un loup surpris par un piège photographique dans le parc de la Mauricie, dans la province du Québec au Canada. Tout au long de ce reportage, des photos de ce parc qui constitue l’habitat du loup.

Le loup, le sujet est trop facile, le sujet est trop commun. Et pourtant la question est loin d’être réglée. Il y a quelques jours a été officialisé le nouveau Plan d’action loup 2013-2017 par les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture. Et l’animal, malgré le fait qu’il soit revenu en France depuis les années 90, est loin d’être aimé de tous. Voici quelques pistes de réflexions, qui n’ont pour seule vocation que de relancer le débat.

Le loup avait été exterminé en France. Aujourd’hui il est pourtant bel et bien présent dans les Alpes, les Vosges et le Massif central. Réintroduction ? Au contraire, il est revenu d’Italie tout à fait naturellement dans les années 1990 (réapparition « officielle » en 1992). Le problème vient du fait que le loup est un chasseur opportuniste, et assez généraliste. Il va choisir la proie la plus facile et ne va pas s’arrêter à une ou deux espèces de cervidés. Le loup s’en prend alors au bétail, plus particulièrement aux troupeaux de moutons de l’élevage extensif des alpages, pour la production de fromage. Quel est alors le conflit ? Est-ce un conflit entre les éleveurs et le loup ? Entre les éleveurs et les Parisiens qui veulent de la biodiversité mais pas chez eux (je présente tout de suite mes excuses aux habitants de la Ville Lumière, dont je fais partie) ? Entre les éleveurs et les institutions de protection de l’environnement ? Il est en tout cas du rôle de l’État de concilier les trois.

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Le loup gris a beau être classé « préoccupation mineure » dans la liste UICN [1], il appartient à l’Annexe II de la CITES [2], soit comme une espèce vulnérable. Que doit-on en penser ? Pas grand chose. Mais ce statut ne donne pas a priori le droit moral de faire n’importe quoi. À mon sens, on ne peut se contenter de dire que si le loup n’est pas en passe de disparaître, on peut l’éliminer là où il est gênant. La biodiversité n’est pas une liste de noms auxquels on attribue des statuts comme « Disparu », « Vulnérable », etc. C’est un ensemble de processus qui régissent le bon fonctionnement des écosystèmes. Sachant cela, aller à l’encontre de la présence naturelle du loup serait dangereux pour l’équilibre des alpages tout entier [3].

Et les éleveurs dans tout ça ? Car ce n’est pas n’importe quelle agriculture qui est touchée, c’est un élevage qui encore aujourd’hui reste extensif, traditionnel, et malgré la demande doit faire face aux coups de la mondialisation. Alors le problème du loup met malheureusement face à face deux parties qui pourraient s’entendre sur beaucoup de sujets. Mais voilà, les attaques du loup sont bien plus concrètes que les effets sur le long terme de l’économie de marché. Et on ne peut laisser les éleveurs subir comme cela les attaques du loup sous prétexte que quelques moralisateurs de la capitale ne veulent pas qu’on tire sur l’animal.

Où en sommes-nous alors aujourd’hui ? Au cours du dernier plan d’action loup [4], le nombre d’individus a considérablement augmenté : on dénombre quatre nouvelles zones de présence permanente (hébergeant un ou plusieurs individus/meutes sédentarisés-ées, avec au moins trois indices de présence relevés sur deux hivers consécutifs, et confirmation génétique), les effectifs minimums retenus moyens sont passés de 62 à 91 par zone de présence permanente. On estime que la population totale atteint 250 individus (capture-marquage-recapture et signatures génétiques) en 2012. De même le nombre de victimes indemnisées est passé de 2680 en 2008 à 5848 en 2012.

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L’État s’est engagé à protéger et le loup et les éleveurs. Ses méthodes : continuer le suivi des populations et l’améliorer, financer les enclos électrifiés, le gardiennage, et les chiens de protection (ou tout du moins en partie), améliorer les indemnisations des éleveurs victimes d’attaque. Il est également possible d’intervenir sur la population de loups de façon à prévenir des dommages importants sur l’élevage, en cas d’absence d’autres solutions satisfaisantes, et si la population de loups locale est en état de conservation favorable. Il y en a différents types : l’effarouchement (appel lumineux, tir non létal), tir de défense à proximité du troupeau, tir de prélèvement si la prédation ne baisse pas. Quelles sont les conséquences de ces tirs ? Des analyses statistiques du DREAL Rhône-Alpes (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement, et du logement) auraient montré que ces tirs seraient efficaces pour contrer les attaques, ceux-ci n’impliquant pas forcément la mort du loup [5]. Mais que sait-on de son impact sur la meute de loups ? Fuit-elle ? Créé-t-on des conflits entre meutes en induisant des mouvements de population ? On trouve alors ici une grosse limite au travail de connaissance des loups : on ne connaît rien des comportements des meutes. À ce problème de lacune de connaissance sur le comportement de l’animal se rajoute que le nouveau plan d’action [6] permet dans des zones de présence permanente du loup et à proximité de troupeaux menacés d’effectuer des tirs avec des fusils à canon rayé sans effarouchement préalable et sans appui de l’historique des attaques. De plus, ce nouveau plan introduit le tir de défense renforcée, incluant la présence de plusieurs tireurs. Sa mise en œuvre sera « étendue à la proximité immédiate du site de pâturage concerné ». Ce qui peut être gênant n’est pas de donner plus de droits de défense aux éleveurs dont les troupeaux sont en danger mais de rendre la chasse aux loups plus banale dans les zones concernées, sans réellement connaître quels seront ses effets sur le long terme. En effet, la population de Canis lupus a beau plutôt bien se porter, on ne sait pas du tout ce que le moindre changement pourra induire, surtout que la fragilité de cet équilibre n’est pas à exclure, sachant que le prédateur commence à peine à reprendre ses marques sur le territoire français.

Il prendrait trop de temps de débattre de chaque point du nouveau plan ici. C’est pour cela que je n’ai exposé que le sujet le plus controversé mais c’est à vous de vous faire un avis dessus. Mais n’oublions pas qu’il n’y a ici personne dans son tort. Le loup est, malgré lui, un exemple de la lutte entre la biodiversité et les hommes qui veulent s’en extraire.

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[1Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN en anglais), la principale ONG internationale pour la conservation de la nature. http://www.iucn.org/fr/.

[2Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Convention on International Trade of Endangered Species, CITES), accord gouvernemental signé en 1973 dont l’Annexe II contient la liste des espèces bénéficiant de divers degrés de protection face à la surexploitation. http://cites.org/fra/.

[3À lire : une review montrant les conséquences de la disparition des prédateurs de haut de chaîne : Trophic Downgrading of Planet Earth, Estes et al., Science, 2011.

[5Communiqué de presse du gouvernement sur le plan loup 2013-2017. 5 février 2013.
http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/2013-02-05_-_Plan_Loup_2013-2017.pdf